LXI 44

Cet après-midi j’ai regardé les photographies prises ces derniers mois avec mon téléphone. J’aime bien trier dans ce mélange, revoir des choses déjà vues et oubliées, avec au milieu les peintures toutes oubliées elles aussi, elles surtout… Mes mains ont plus de mémoire que mes yeux. Ce téléphone me tient lieu de béquille, il encourage la paresse de ma mémoire visuelle. Je m’en remets complément à lui au point que j’ai parfois l’impression que mon cerveau est ailleurs, dans les nuages, le cloud… au fond de ma poche sans doute !

Autrefois, l’image était dans une boîte close, une « chambre », une camera. Aujourd’hui, elle est indubitablement tele : « loin », « au loin ». L’artiste d’aujourd’hui se doit justement de ne pas être contemporain, il lui faut plutôt être en avance sur son temps, sur les images de son temps, « voir loin », exercer sa télévision : naïve rêverie bourgeoise qui voudrait toujours savoir de quoi sera fait le lendemain pour jouir dans les affaires d’un petit coup d’avance !

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Je ne vois rien, je suis un manuel qui aspire à peindre en aveugle. Titien, Matisse, Monet… n’ont jamais été aussi bon que lorsqu’ils n’y voyaient plus rien. Si les peintures préhistoriques nous séduisent encore tant c’est qu’elles ont été réalisées dans une quasi obscurité. D’ailleurs, l’erreur est de les montrer avec un éclairage trop fort et constant. La faible lueur dansante d’un flambeau suffirait, elle seule est propice car elle ne dresse pas une frontière brutale entre ombre et lumière.

Paradoxalement, la fermeté du peintre croît avec son inévitable infirmité visuelle : moins il voit mieux il peint ! C’est alors qu’il s’en remet au corps et que sa main comme un oscilloscope, trace une biographie en prise directe avec le pneuma. Le « non » du peintre, c’est son renoncement progressif à l’image au profit de cette expérience du corps. C’est la teneur véritable de l’image, ce qui se voit comme par magie. Il s’agit bien d’un choix, d’une négativité fruit d’un long processus qui demande persévérance pour sortir de l’illusion d’un regard lointain et stratège. Ce « non » même nomme le peintre comme celui qui donne forme au souffle en couleurs en se libérant du mirage des images. Il ne projette ni n’objecte d’images, il manie les couleurs comme des humeurs émanant de son corps pour coloniser la surface de la peinture, comme les corps des amants se colonisent l’un l’autre.

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